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L’Ordre des Ingénieurs du Québec et l’informatique

Au Québec, la Loi sur les Ingénieurs interdit à quiconque qui n’est pas inscrit au tableau de l’Ordre des Ingénieurs de porter le titre d’Ingénieur. Lorsque j’ai gradué de l’École de Technologie Supérieure en 2012 et du coup obtenu mon Baccalauréat en Génie de Technologies de l’Information, il était attendu que je fasse ma demande à l’Ordre afin de devenir un vrai Ingénieur. Mais est-ce pertinent en informatique?

J’ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur cette question et à discuter avec mes collègues et autres ingénieurs sur le sujet. Est-ce qu’être membre de l’Ordre est vraiment une valeur ajoutée à une carrière en informatique?

Protéger le public

Ça prend une certaine rigueur pour réaliser les calculs pour construire ponts, routes, bâtiments et procédés industriels. L’Ordre existe en partie pour protéger le public. Si un ingénieur se trompe dans un calcul de charge pour un pont, des vies humaines sont en jeu. Si un programmeur se trompe dans une ligne de code, ça peut être catastrophique, mais pas de la même façon.

Pour la plupart des travaux en ingénierie, il est possible de prouver l’absence de fautes techniques de façon scientifique. Peut-on en dire autant pour la conception logicielle, domaine qui n’est pas une science exacte et qui est en constante évolution? Un logiciel libre d’anomalie n’existe pas.

Je ne vois pas comment l’aspect protection du public de l’Ordre peut s’appliquer à notre industrie.

Formation et audits

En informatique, on meurt si on arrête d’apprendre. Alors que l’Ordre oblige ses membres à suivre 30 heures de formation par deux ans, mon entreprise impose un minimum de 80 heures par année. 5 fois plus que l’ordre! En réalité, j’en fais beaucoup plus, à tous les jours.

L’Ordre se réserve le droit d’auditer les ingénieurs à leur travail pour s’assurer qu’ils respectent “les règles de l’art”. Outre le fait que nos “règles de l’art” sont en constante évolution, si quelqu’un se présente pour auditer mon travail, qu’est-ce qu’il va regarder? Le code propriétaire que je ne peux pas montrer? Mes courriels?

L’ordre ne peut pas encadrer la formation et les audits dans notre domaine.

Reconnaissance dans l’industrie

Sur le marché du travail, les employeurs qui cherchent des “Ingénieurs logiciels” traduisent litéralement “Software Engineer”, un terme utilisé partout au monde pour désigner un développeur qui a un baccalauréat universitaire. En fait, aucun de ces postes ne requiert de diplome spécifiquement en génie.

Ce n’est pas un titre reconnu dans notre industrie: les employeurs cherchent des certifications comme MCSDCCNA, ou CISSP. Contrairement aux entreprises, une loi québécoise ne peux valider la compétence à l’extérieur de son territoire. Notre domaine est global et ces certifications le sont également. Je compétitionne contre des gens aux États-Unis, en Inde et au Brésil qui appliquent pour des positions de “Software Engineer”, “System Engineer”, “Network Engineer”… Qu’est-ce que je suis sensé faire?

L’ordre ne me permet pas de me démarquer car il ne s’agit pas d’une organisation reconnue mondialement en informatique. La protection du terme “ingénieur” n’est pas réaliste en informatique.

Être membre de l’Ordre, en pratique

L’inscription au tableau de l’ordre implique le paiement d’une cotisation annuelle d’environ 450$. Si les firmes d’ingénieurs paient cette cotisation pour leurs employés, aucune entreprise d’informatique n’en fait autant.

Être inscrit au tableau est nécessaire pour pratiquer les actes réservés aux ingénieurs comme signer des plans ou surveiller des travaux. Comment cela se traduit en informatique? Mes plans sont des diagrammes de classes, mes travaux sont l’écriture de code. Va-t-on modifier la loi pour forcer que ces “plans et travaux” soient validés par des ingénieurs? J’en doute fortement.

Aucun acte légal réservé par la loi aux ingénieurs ne s’applique en informatique.

Fierté

Ets 25 Mars 2012 Pda-1.mp4_snapshot_01.02.26_[2013.10.24_14.27.07]

Je prête serment à ma remise de jonc le 25 mars 2012

Je me suis quand même farci les cours de Thermodynamique des fluides, physique des ondes et chimie, qui n’ont rien à faire avec notre domaine. J’ai prêté serment à une cérémonie organisée par la Société des Sept Gardiens, je porte mon jonc à l’auriculaire, et je suis fier de mon diplôme.

J’avais initialement fait une demande d’inscription accompagné d’un chèque, mais lorsque j’ai appris qu’il n’est pas nécessaire d’être membre de l’Ordre pour profiter des avantages sociaux, j’ai rappelé l’Ordre pour annuler ma demande.

La fille qui a traité mon dossier m’a demandé pourquoi je ne voulais plus être inscrit au tableau. Je lui répondit en terminant par “je vais simplement signer B. Ing. au lieu de Ing.“. Elle m’a répondu sur un ton accusateur que c’était illégal car “ça peut porter à confusion sur le fait que je ne suis pas vraiment ingénieur”. L’Ordre peut m’interdire de me prétendre ingénieur mais je suis très certainement bachelier en ingénierie.

Je pratique depuis la profession dans mon domaine, loin de l’ordre et quand je discute avec mes clients, je suis Ingénieur*!

*offre non valide dans la Province de Québec